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Béatification à Oran, de 19 martyrs d’Algérie, dont 2 soeurs N.D.A.

Week-end de grâces, de joies, de prières, de rencontres! Cérémonie empreinte d’émotions, de beauté, de recueillement ! Mais ce fut aussi comme un temps de pardon et de réconciliation.

            Notre Congrégation N.D.A. était bien représentée par notre nouvelle Supérieure Générale Sr Mary T. BARON, venue de Rome, deux de nos anciennes Supérieures Générales : Sr Patricia Mc MENAMIN, Irlandaise et Sr Chantal DARTOIS, notre responsable Provinciale de France, Sr Marie-Hélène GOURDON, nouvellement nommée Assistante Générale et qui nous quittera bientôt pour Rome et quatre autres Soeurs ayant vécu en Algérie. Sont venues nous rejoindre : Sr Chantal DARTOIS et Sandra CATAPANO, de Hennaya près de Tlemcen , toutes regroupées, au même hôtel « Liberté » à Oran où l’on nous donna, sitôt arrivées, badges et clés de chambre. Signalons tout de suite qu’une équipe KTO dirigée par Philippine de Saint-Pierre filmera toutes les cérémonies, suivies et reprises presque dans le monde entier.

            Nous sommes donc arrivées le 7 décembre, à 17 heures, prises en charge dès le débarquement à l’aéroport,où l’on nous dirigeait vers nos autobus.

            Avant le repas, le  One man show «  Pierre et Mohamed » fut rejoué, après plus de mille représentations, par l’acteur Jean – Baptiste GERMAIN et accompagné par le hang de Francesco AGNELO, pièce écrite par le Dominicain Adrien CANDIAR, lui-même présent à cette soirée.  A mes côtés se trouvaient Anne- Marie GUSTAVON-CLAVERIE et son mari «  chaque fois bouleversée, me dit-elle, de la ressemblance et du même ton énergique de Jean-Baptiste et Pierre .» Silence impressionnant dans cette grande salle à manger où, serveurs adossés au mur et 600 invités ne perdaient pas un mot !

            Après le repas, nous sommes remontées dans un bus, direction la Cathédrale Ste Marie d’Oran à St Eugène (Centre Diocésain) où se regroupaient quelques 800 personnes pour une veillée inter-religieuse de prières, de témoignages dont celui de Soeur Chantal GALICHET( qui a survécu à ses blessures) et du Frère Jean-Pierre SCHUMARER, dernier moine de Tibhirine, tous deux rescapés des attentats . Puis le frère de Christian de CHERGE a relu l’émouvant testament de Christian. Il en fut si ému, que nous l’avons entendu murmurer : « Si j’avais su, je me serais taillé ! » Nous avons aussi entendu Madame Anne-Marie GUSTAVON – CLAVERIE, sœur de Monseigneur Pierre Claverie, tué le 1er Août 1996 avec son jeune ami Mohamed BOUCHIKHI qui était allé le chercher à l’aéroport. Anne-Marie parlait aussi au nom de Madame Zaouyia BOUCHIKHI, mère de Mohamed. Cette maman et cette sœur se retrouvent toujours ensemble à toutes les rencontres en Algérie évoquant les Martyrs ( ex. Colloque P.Claverie en 2016)  .

            Anne-Marie se dit abasourdie par la béatification de son frère, disant à peu près ceci : « Je me rends compte de l’influence de la pensée de Pierre. Se retrouver là avec la famille dominicaine, Mgr Jean- Paul VESCO, successeur de Pierre, et tant d’autres…cela nous dépasse…C’est un mélange d’émotions, de pleurs et de joie intense. »

« Il est très rare qu’une béatification intervienne si peu de temps après la mort des personnes concernées et tout aussi inédit qu’elle touche à une mémoire encore aussi sensible une vingtaine d’années après » a reconnu Mgr J.P. VESCO (cité par la Croix-L’événement- 7 décembre 2018)

            Samedi 8 décembre, à 9 heures, les familles des Bienheureux sont attendues à la Grande Mosquée pour un moment d’accueil. Le nombre des participants est restreint afin de respecter l’équilibre entre délégations chrétiennes et musulmanes. A chacun fut offert une rose et un thé à la menthe . Accueil bien algérien !

            « Le samedi 8 décembre 2018, à Oran, fera date ! Unique pour l’Eglise d’Algérie, cette cérémonie en terre d’Islam est une pierre angulaire pour la FRATERNITE et le dialogue entre les religions. »

             C’est dans le sanctuaire N.D. de Santa Cruz (N.D. du Salut!) dominant le port d’Oran, que s’est déroulée la cérémonie de Béatification des 19 religieux et religieuses assassinés entre 1994 et 1996.Ils avaient choisi de rester en Algérie, en dépit des menaces.

            Le 8 mai 1994, Frère Henri VERGES, mariste, et Soeur Paul-Hélène SAINT- RAYMOND , Petite Soeur de l’Assomption, sont exécutés dans leur bibliothèque pour étudiants algériens, dans la Casbah d’Alger. Le 27 décembre 1994 quatre Pères Blancs : Jean CHEVILLARD, Alain DIEULANGARD, Christian CHESSEL ( 36 ans) et le belge Charles DECKERS sont abattus dans leur cour à Tizi-Ouzou.

            Plusieurs religieuses allant ou revenant de l’Eucharistie : Soeur Esther PANIAGA et Caridad ALVAREZ à Bal-El-Oued le 23 août 1994, Soeurs Angèle-Marie Jeanne LITTLEJOHN et Denise Bibiane LECLERCQ, sœurs de Notre -Dame des Apôtres le 3 septembre 1995 , Odette PREVOST, Petite Soeur du Sacré- Coeur, le 10 novembre 1995, à Alger.

            Puis ce sera l’enlèvement des moines de Tibhirine (90 km d’Alger) dont la mort est annoncée le 23 mai 1996, 2 mois après ! Les Frères Amédée (décédé à Aiguebelle) et Jean-Pierre SCHUMACHER en réchappent. Le Frère Jean-Pierre peut alors témoigner de «   l’esprit de Tibhirine ! »

            Enfin, le 1er août 1996, c’est le Dominicain Frère Pierre CLAVERIE, Evêque d’Oran, tué avec Mohamed, de Sidi Bel Abbès, dans l’explosion d’une bombe déposée à l’entrée de l’Evêché et dont il reste une trace aujourd’hui encore ( marche de marbre brisée.)

            Oui, cette Béatification démontre au monde, que le « Vivre ensemble » est non seulement possible mais souhaitable et souhaité. Entendons le journaliste Amin Zaoui «  Nous avons besoin de ceux qui ne nous ressemblent pas, ils sont notre force, ils forment avec nous, nous formons avec eux, ensemble, le rêve pour un monde juste, propre, libre, pluriel  et différent.

Le jour où l’Algérie accueille tous ses enfants sans distinction religieuse aucune, elle se transformera en une grande patrie : la grande Numidie. Oui, l’Algérie de demain, de la génération future a besoin de ses chrétiens, a besoin de ses Juifs, a besoin de ses laïcs…pour faire face à la haine, une maladie moderne et ravageuse. Le jour où nous avons renié, oublié, falsifié notre histoire nous sommes tombés dans l’obscurantisme religieux et nationaliste. »

            Et cet événement l’a montré. Sur l’Esplanade, tous étaient là, tous unis dans une même prière (de réconciliation) Imams, soufis, officiels du gouvernement algérien, ambassadeurs et ambassadrices de nombreux pays  dont la  Croatie bien sûr, car il ne faut pas oublier les 12 Croates tués à Tamesguida, avant les moines . Refusant de renier leur foi chrétienne, il leur suffisait de réciter la « Chahada »pour sauver leur vie ! Martyrs eux aussi ! 

            La cérémonie s’est déroulée dans un grand recueillement. Quelques faits marquants à noter: Une longue procession s’avance sur l’esplanade : la grande majorité des prêtres et religieux d’Algérie, de nombreux Pères Abbés d’Abbayes cisterciennes, venus du Maroc, d’Europe et même d’Amérique, du Canada…Une douzaine d’Evêques, le représentant du Pape François, le Cardinal Becciu, portant la crosse de Mgr Claverie, tous revêtus de la chasuble blanche commandée pour ce jour et de l’étole blanche sur laquelle était écrit en arabe « Dieu est Amour » tandis que  de nombreux frères et sœurs  étudiants subsahariens, formant une belle chorale, remplissent de leurs voix chaleureuses ce beau site de Santa Cruz.

            Très émouvant aussi,lors de l’échange de la paix, le Cardinal Becciu, Mgr Desfarges et Mgr.J.P.Vesco se dirigèrent vers les autorités algériennes : chef des armées, de la police, de la gendarmerie, puis allèrent vers les Soufis qui leur ouvrirent grands les bras. Embrassades fraternelles entre Musulmans et Chrétiens, tandis que la foule se déplaçait aussi d’un carré à l’autre ! Autre fait très significatif : le Ministre des Affaires Religieuses remit son burnous sur les épaules du Cardinal.

Après la lecture de la Bulle de Béatification, lue en latin  par le Cardinal Becciu et remise à chacun des Supérieurs Généraux des Instituts concernés, Mgr. J.P. Vesco présente les Martyrs, tandis que se  déroule une grande banderole dévoilant les visages des 19 Martyrs et de nombreux prénoms et noms en arabe, faisant référence à tous ces anonymes abattus pendant la décennie noire, non seulement intellectuels, journalistes, écrivains, artistes, enseignants -ouvrant les esprits à une autre culture- mais aussi voisins, parents, enfants victimes de cette folie meurtrière.

Signalons que Claire de Chergé et Odile Leclercq lurent les intentions de la Prière Universelle.

            Au début de la célébration eucharistique, Mgr. J.P. Vesco lut le beau texte d’adieu du jeune Mohamed Bouchikhi, texte retrouvé dans sa poche et qu’il nous plaît de vous partager.

Conscient du danger que son amitié pour Monseigneur Claverie lui faisait courir, menacé peut-être,il écrivait en français, peu avant le drame, dans son journal intime :

            «  Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Avant de lever mon stylo, je vous dis:

La paix soit avec vous. Je remercie celui qui va lire mon carnet de souvenir, et je dis à chacun de ceux que j’ai connus dans ma vie que je les remercie. Je dis qu’ils seront récompensés par Dieu au dernier jour. Adieu à celui à qui j’aurais fait du mal, qu’il me pardonne. Pardon à celui qui me pardonnera au jour du jugement ; et celui à qui j’aurais fait du mal, qu’il me pardonne. Pardon  à celui qui aurait entendu de ma bouche une parole méchante, et je demande à tous mes amis de me pardonner en raison de ma jeunesse. Mais, en ce jour où je vous écris, je me souviens de ce que j’ai fait de bien dans ma vie. Que Dieu, dans sa toute-puissance, fasse que je Lui sois soumis et qu’il m’accorde sa tendresse. »

Tous, d’un seul cœur vivions un moment de grâce, «  un moment au paradis » me glissa à l’oreille une amie algérienne ( Souïa d’Oran). Puisse ce moment perdurer et porter du fruit. (Nous pouvons toujours revivre ces moments sur KTO replay- Béatification Oran. Algérie)

            Le lendemain 9 décembre, tandis qu’une messe d’Action de grâces était célébrée dans la cathédrale Ste Marie à Oran, des autocars se dirigeaient vers Alger,Tizi-Ouzou,Tibhirine. Nous, N.D.A.  et la famille de notre sœur Bibiane (3 sœurs et un beau-frère) sommes allées directement au cimetière Belfort à El Harach, banlieue d’Alger, sur les tombes de nos Soeurs.

Monseigneur Henri TEISSIER, archevêque émérite d’Alger nous a accompagnés tout au long de ce pélerinage, expliquant les lieux, le déroulement de ces assassinats successifs, lui qui avait pleuré chacun, chacune de ses fils et filles. «  Ils étaient, disait-il, le visage d’une Eglise d’Algérie, fidèle dans son ensemble ! Comment ont-ils tenu ? Offrir sa vie tous les matins dans l’Eucharistie permet de vivre la journée dans la paix intérieure, la tranquillité et la fidélité aux voisins. A travers la célébration eucharistique, l’Eglise est invitée à donner sa vie pour tous ses frères en humanité dans la diversité religieuse. »

            Au cimetière, comme figé devant les tombes, brisé par une intense souffrance, après un moment de silence lourd d’émotion, il nous fit prier. J’ai cru qu’il allait s’effondrer, lui, «  le vingtième martyr au quotidien » ! Et tout à côté se tenait aussi immobile auprès de la tombe d’Henri VERGES, son propre frère. «  Je croyais, me dit-il, avoir à peu près assumé, mais ici, aujourd’hui, je revis ce drame si près de mon frère!»

            Une branche de palmier, la palme des Martyrs, avait été déposée sur les trois tombes, ainsi qu’une petite plante aux fleurs blanches, achetée par notre sœur et amie musulmane Myriam RAHMANI, dernière personne à avoir quitté le centre d’Art et Couture et donc à avoir vu nos deux Soeurs juste avant l’assassinat . Tombes nettoyées, aux rebords blanchis par les ouvriers du cimetière.

Qu’il nous est bon de nous souvenir de ces dernières phrases de Nadir, notre ami :

                                               Lorsqu’elles tombèrent terrassées,

                                               Toujours ensemble,

                                               L’une sur l’autre,

                                               Sur terre,

                                               Leurs corps formèrent une croix.

                                               Et dans le ciel

                                               Avec leur âme, elles brodèrent

                                               Le mot AMOUR.                                                                 

                                                                                   ( Poème d’un ami algérien – extrait)

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